"On ne peut pas accepter la loi du plus fort" : à Montpellier, la lutte contre le narcotrafic divise les candidats aux municipales

Le maire sortant socialiste Michaël Delafosse affiche une politique de fermeté vis-à-vis du trafic de stupéfiants dans sa ville. Il vise en particulier les épiceries de nuit, qu'il accuse de blanchir l'argent du deal.

"On ne peut pas accepter la loi du plus fort" : à Montpellier, la lutte contre le narcotrafic divise les candidats aux municipales
"On ne peut pas accepter la loi du plus fort" : à Montpellier, la lutte contre le narcotrafic divise les candidats aux municipales Photo: France Info

• Juliette Campion, avec les photographies de Pierre Morel
La série "Sur la route des municipales" regroupe les reportages de la rédaction de franceinfo.fr, au plus près des préoccupations des Français.

Santé, insécurité, économie...

Nos reporters se sont rendus sur le terrain pour raconter des enjeux locaux.

Aux abords du petit square du Père Bonnet, quelques toxicomanes s'invectivent en pleine journée, d'un bout à l'autre de la rue.

Quelques insultes fusent.

"On a l'habitude" , glisse Ulrike, 74 ans, qui esquisse un sourire gêné.

Dix ans qu'elle habite le quartier populaire Figuerolles, où se situe le square, à quelques encablures du centre-ville de Montpellier.

Et "la situation s'est considérablement dégradée" : les consommateurs de crack et d'alcool errent jour et nuit dans les environs.

Retrouvez les résultats des élections municipales à Montpellier dès dimanche 15 mars
En cause : la proximité des gros points de deal de la ville, dans la cité HLM voisine.

"Ces hommes et ces femmes sont laissés à l'abandon, dans une situation d'extrême précarité", dénonce Anaëlle, une infirmière de 29 ans, assise sur le rebord d'une jardinière.

Au sein de l'Association des jardins agroécologiques partagés (Ajap), Anaëlle et Ulrike entretiennent les parcelles du square et distribuent des invendus alimentaires, récupérés auprès des commerçants du quartier.

Quatre policiers se dirigent tranquillement vers le petit groupe de consommateurs.

Contrôle d'identité, fouille corporelle : la routine pour ces agents qui passent plusieurs fois par jour.

L'opération se passe dans le calme, avec une certaine courtoisie.

"Les violences, c'est plutôt entre les consommateurs qu'elles ont lieu.

Nous, ils nous connaissent, nous disent bonjour, ça se passe bien en règle générale" , précise Ulrike.

Un contrôle de police dans le square du Père Bonnet, au cœur du quartier Figuerolles de Montpellier
Un jeune guetteur posté dans la cité Gély, située à quelques minutes à pied du quartier Figuerolles.

Des policiers contrôlent des consommateurs de drogues, dans le calme.

Certaines cours d'immeubles de la cité Gély sont infiltrées par des dealers, postés en bas des cages d'escaliers.

Anaëlle (29 ans), Ulrike (74 ans), Kamel (31 ans) et Joachim (29 ans), membres de l'Association des jardins agroécologiques partagés (Ajap).

Ce n'est pas l'avis de tous les habitants.

Excédés par les " conflits verbaux, [les] cris, [les] bagarres, [les] jets de pierres, [et les] couteaux exhibés" , comme le raconte une voisine à Midi Libre , des riverains ont réclamé dans une pétition la fermeture pure et simple du square.

Si l'association partage les constats des signataires, elle s'oppose à cette demande.

L'Ajap met d'abord en cause l'appauvrissement des dispositifs de médiation, regrettant que les maraudes des acteurs sociaux, qui avaient lieu quatre fois par semaine, aient été récemment réduites à un rythme hebdomadaire, faute de financements étatiques suffisants.

″Ce petit square est un endroit où les consommateurs peuvent un minimum se cacher, être un tout petit peu à l’abri.

Cela ne leur fait pas forcément plaisir de consommer devant les gosses du quartier.″ Anaëlle, membre de l’Association des jardins agroécologiques partagés
La contre-pétition de l'Ajap critique ainsi "une désagrégation lente mais tangible du tissu social" et une stratégie "sécuritaire" des pouvoirs publics.

Démolition des commerces de façade, accusés de servir au blanchiment
Dans ce climat tendu, le maire socialiste sortant Michaël Delafosse assume avoir axé son mandat sur une stratégie répressive de la lutte contre le narcotrafic à Montpellier, depuis son élection en 2020.

"La gauche ne peut accepter la loi du plus fort.

C'est le respect de la règle qui protège.

Ne pas s'emparer des questions de sécurité, c'est abandonner les plus modestes au risque de la violence" , martelait-il sur son compte X l'été dernier , relayant une interview qu'il venait de donner sur le sujet à Sud Radio.

Le fil rouge de sa politique en la matière repose sur la lutte contre le blanchiment via les commerces de façade.

Dans le viseur de celui qui fait la course en tête des sondages : certaines épiceries de nuit, mais également quelques barbiers et ongleries, qu'il qualifie de "vitrines du narcotrafic".

Symbole du combat de Michaël Delafosse : la rue de Las Sorbes, un axe de liaison majeur entre plusieurs quartiers montpelliérains.

En décembre, le maire de 48 ans y lançait la démolition de 18 commerces qui s'étaient installés dans d'anciens garages.

Rue de Las Sorbes, les trottoirs vont être élargis et des pistes cyclables seront aménagées.

Le maire de Montpellier échange avec Yves, qui vit dans le quartier depuis plusieurs années.

Les travaux devraient durer jusqu’à la fin 2027, précise la municipalité.

Une femme salue Michaël Delafosse, en passant rue de Las Sorbes.

Pour parvenir à racheter ces cellules commerciales, il dit avoir "utilisé tous les stratagèmes" légaux.

"Pour les commerçants honnêtes, ça s'est fait sans problème, à l'amiable.

Pour les autres, ça s'est avéré bien plus difficile" , relate-t-il, expliquant être allé jusqu'à réclamer "leur expropriation" en justice.

"Un travail de presque trente-six mois", souligne fièrement le socialiste.

Un axe cyclable va être créé sur la voie libérée, dans un espace embelli et végétalisé.

Comme d'autres habitants du quartier, qui klaxonnent le maire avec ferveur en l'apercevant, Yves, retraité grisonnant, vient saluer l'édile et le félicite chaleureusement.

"On est plus tranquilles maintenant !

C'était devenu insoutenable… Il y avait des boutiques à n'en plus finir, des grosses voitures stationnaient le soir et faisaient un bruit pas possible.

On ne se sentait plus du tout en sécurité" , relate-t-il.

Règlement de compte sur fond de narcotrafic
Plus au sud de la ville, dans le quartier Saint-Martin, l'implantation de deux épiceries de nuit avenue Maréchal-Leclerc a longtemps pourri la vie des habitants et commerçants à proximité, jusqu'à leur fermeture en fin d'année, sur fond de règlements de compte dans le quartier.

"Ils ouvraient toute la nuit et vendaient des cigarettes, du protoxyde d'azote, un peu de tout…" , relate Brice, qui tient un salon de coiffure à quelques mètres, sur le même trottoir.

William, maraîcher voisin, affirme que des narcotrafiquants ont tenté, à plusieurs reprises, de le convaincre de leur céder son épicerie.

"Je n'ai jamais lâché !" , se vante-t-il d'une voix forte.

En novembre, un spectaculaire incendie criminel a ciblé une autre épicerie du quartier, au pied d'une tour de 18 étages.

Un jeune homme de 19 ans est mort piégé par les flammes à l'intérieur du local.

"Ils se sont éliminés entre eux" , analyse Brice froidement.

"Mais s'ils veulent rouvrir, ils le feront, le maire ne pourra pas l'empêcher" , anticipe-t-il.

Le pied de la tour Saint-Martin, où une épicerie de nuit a été incendiée, dans la nuit du 20 au 21 novembre 2025.

Des épiceries ont été fermées par la préfecture de l'Hérault, en fin d'année 2025.

La sortie des écoles Jean-Cocteau et Diderot, quartier Saint-Martin.

Des tags de menaces ont été inscrits sur un bâtiment du quartier.

Brice (au premier plan) et William déplorent l'installation de deux épiceries de nuit, avenue du Maréchal-Leclerc.

Des jardins partagés au cœur du quartier Saint-Martin.

Michaël Delafosse reconnaît qu'il ne peut pas totalement contrôler l'implantation de ces commerces générateurs de nuisances et "implore la représentation nationale" de faire évoluer la loi pour que les maires "aient la main" dans la délivrance des autorisations d'ouverture.

"On doit pouvoir agir lorsque l'on voit des commerçants intimidés pour racheter en liquide leurs baux commerciaux" , insiste-t-il.

Une "surenchère" sécuritaire dénoncée par la candidate LFI
Le maire-candidat a franchi un nouveau cap début janvier, en ordonnant par arrêté la fermeture de toutes les épiceries entre 22 heures et 6 heures, du jeudi au lundi, dans neuf secteurs de la ville.

Du côté de l'opposition, sa principale concurrente, la députée La France insoumise Nathalie Oziol, dénonce "un système de punition collective", qui n'opère "aucune distinction entre les commerces qui font leur travail correctement et ceux qui blanchissent" .

La candidate insoumise tance "la surenchère permanente" de l'édile sur la question du trafic de stupéfiants, pointant notamment les médiatiques opérations "place nette" qui ont eu lieu dans plusieurs quartiers sensibles de Montpellier en décembre 2023 et novembre 2024 .

Ces actions coups de poing, vantées par Gérald Darmanin, alors ministre de l'Intérieur, ont mobilisé dans plusieurs villes de France d'impressionnants moyens policiers...

pour des résultats souvent mitigés .

Ces vastes descentes de police ont le mérite, soutient Michaël Delafosse, de "déstabiliser les dealers" .

Mais le maire pourrait faire bien davantage, estime Isabelle Perrein, candidate divers-droite, conseillée par Vincent Hergott, délégué au sein du syndicat Alliance Police nationale, qu'elle souhaiterait avoir comme adjoint à la sécurité à la mairie.

Très remontés, tous deux considèrent que la police municipale a été "dévoyée de l'essence même de ses missions : plutôt que de lui faire verbaliser des gamins en trottinettes, il vaudrait mieux la mettre au contact permanent des narcotrafiquants et des clients, pour les emmerder au maximum, les harceler en permanence".

"L'enjeu de la prévention reste entier"
Cette logique répressive ne semble pas aller dans le bon sens, selon Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l'université Paul Valéry de Montpellier.

Et pour cause : "il n'y a pas d'effets de la politique municipale sur la consommation, qui reste massive." Cet enseignant-chercheur, expert des questions de toxicomanie, cite les chiffres de l'Observatoire français des drogues et des tendances addictives qui montrent que l'usage de cannabis en Occitanie chez les jeunes se maintient au-dessus de la moyenne nationale.

La prévalence de la cocaïne dans la région chez les hommes et femmes adultes apparaît également supérieure à la moyenne française, selon la même source.

Sur le terrain, Hélène Donnadieu, cheffe de service addictologie au CHU de Montpellier, constate effectivement que "le nombre d'usagers augmente", avec "une hausse très nette" de la consommation de crack.

Elle travaille main dans la main avec Audrey Nehlig et David Gautré, qui dirigent les deux centres d'accueil et d'accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues de la ville.

Chaque structure reçoit quotidiennement une dizaine de consommateurs, principalement dans des situations de grande précarité.

Même si, insiste David Gautré, " il faudrait aller chercher les populations en difficulté au-delà de ces cercles" .

Hélène Donnadieu abonde, constatant "une banalisation de l'accès à la cocaïne.

Or, la majorité des consommateurs, qui sont monsieur et madame tout le monde, en ont un usage récréatif et ne fréquentent pas nos structures."
″En France aujourd’hui, quand on parle de drogue, on nous répond ’narcotrafic’ : ça vient faire écran.

Alors que la question des usages concerne avant tout la santé.″ David Gautré, directeur du centre Axess Montpellier
David Gautré tacle "des discours politiques manichéens, dictés par la morale et la parole courte" .

Tous les trois ne ciblent pas le maire de Montpellier, avec qui ils disent entretenir "de bons rapports" .

L'enseignant-chercheur Yann Bisiou concède que Michaël Delafosse n'a pas "retiré de moyens aux actions de prévention" mais regrette qu'il n'ait pas, pour autant, "d'action volontaire sur le sujet" .

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